L'art de définir : quand un contrat doit trancher ce que la science ne sait pas dire
Un contrat peut conditionner un paiement à un concept que personne ne sait mesurer. Quatre questions suffisent à savoir ce que vaut le jalon : qui définit, sur quels critères, qui valide, et que fait-on en cas de désaccord.
Le jour où un paiement dépend d’un mot, le mot cesse d’être une affaire de vocabulaire.
Un jalon posé sur un concept que personne ne sait définir
Début 2026, Reuters et The Verge rapportaient qu’un accord entre Amazon et OpenAI conditionnerait trente-cinq milliards de dollars à l’atteinte d’un jalon « AGI », l’intelligence artificielle générale.
Or ce concept n’a ni définition juridique stabilisée, ni norme ISO, ni consensus scientifique. On parle d’une intelligence capable d’accomplir l’ensemble des tâches cognitives humaines, de raisonner, d’apprendre et de s’adapter seule, au moins au niveau d’un humain. Pas un agent conversationnel amélioré, pas un outil spécialisé. Et personne ne sait dire à quel moment précis on y sera.
Ce qui change quand un concept devient une condition de paiement
Il cesse d’être théorique. Il devient générateur de trésorerie. Et il crée une incitation structurelle à être déclaré atteint, ce qui est une tout autre affaire qu’un débat de laboratoire. Entre un concept discuté et une somme qui attend, l’optimisme devient contractuel.
La situation est nouvelle par son montant, pas par sa nature. Le contrat ne se contente plus de décrire la réalité technique : il contribue à la déclarer.
Les quatre questions à poser à tout jalon
Quand un jalon repose sur une notion non stabilisée, quatre questions suffisent à savoir ce qu’il vaut.
1. Qui définit ? Le corps du contrat, une annexe technique, un tiers, une norme extérieure, ou personne. La dernière réponse est la plus fréquente, et c’est la plus coûteuse.
2. Quels critères mesurables ? Un seuil, un protocole de mesure, un échantillon, une durée d’observation. Avec un retour de bâton connu : dès qu’un indicateur commande un paiement, il cesse de mesurer et devient une cible, comme Goodhart l’avait vu bien avant nos contrats.
3. Qui valide l’atteinte ? Le vendeur, l’acheteur, un comité mixte, un expert indépendant nommé à l’avance. « D’un commun accord » n’est pas une réponse : c’est le renvoi du problème au jour où l’accord sera devenu impossible.
4. Quel recours en cas de désaccord ? Une expertise, une escalade avec des délais, un arbitrage. Sans recours écrit, le jalon se transforme en droit de veto pour celui qui doit payer.
Le même piège, en version banale
Personne ne signe un contrat sur l’intelligence artificielle générale. En revanche, tout le monde signe des contrats truffés de mots aussi flous : « conforme à l’état de l’art », « selon les meilleurs efforts », « à la satisfaction du client », « performances usuelles du marché », « dans un délai raisonnable ».
Chacun de ces termes est un jalon AGI en miniature. L’état de l’art est probablement le plus dangereux, parce qu’il a l’air technique et qu’il ne l’est pas : il désigne un consensus mouvant, jamais écrit, que chaque partie reconstitue à sa convenance le jour du désaccord.
Ce que je fais, en pratique
Quand le contenu d’un jalon n’est pas stabilisé, j’arrête d’essayer de définir la chose et j’écris la méthode de constat. Nul ne sait dire ce que sera l’état de l’art dans trois ans, mais on sait dire qui mesure, avec quel protocole, sur quel périmètre, à quelle fréquence, et qui tranche si les deux mesures divergent.
Cela déplace la négociation d’un terrain où personne ne peut gagner vers un terrain où chacun peut s’engager. Une définition impossible se remplace par une procédure possible.
Pour finir
À la manière d’Audiard : les concepts flous, c’est comme les promesses, tant qu’il n’y a pas d’échéance tout le monde est d’accord.
L’échéance, dans un contrat, s’appelle un jalon. Et un jalon sans définition n’est pas un engagement, c’est un rendez-vous avec un désaccord.
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